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Lecture

Mille petits riens, de Jodi Picoult

« Mille petits riens » de Jodi Picoult, raconte l’histoire de Ruth, une sage-femme afro-américaine. Expérimentée et appréciée de tous, elle prend en charge Davis, le bébé de Turk et Brittany, un couple suprémaciste blanc. Le couple refuse qu’une sage-femme de couleur s’occupe de leur enfant, et en fait part à sa hiérarchie. Trois jours plus tard, Davis meurt, et Ruth se retrouve inculpée pour le meurtre du bébé, par vengeance ou négligence. Elle est défendue par Kennedy, une jeune avocate commise d’office qui voit dans cette affaire un moyen de se faire un nom.

Ayant été conquise par « la Couleur des Sentiments », qui abordait le problème du racisme aux États-Unis dans les années 60, j’étais curieuse de lire ce roman que j’avais vu en tête de gondole, d’autant plus qu’il se déroule en 2015, donc très récemment, à la période où les meurtres de jeunes noirs par des policiers américains avaient scandalisé le monde.

Je l’ai trouvé très bon, car il évite la caricature. Ruth, bien que victime, n’est pas exempte d’un certain orgueil et d’une forme de responsabilité, par son empressement à se conformer à ce qu’elle suppose que l’on attend d’elle : renier sa négritude. Turk est raciste et violent, mais capable de réflexion. Kennedy, pleine d’empathie envers sa cliente, prend conscience qu’elle conserve des présupposés racistes et légèrement condescendants. Elle réalise quelle est la vie d’un afro-américain, suspecté en permanence dans les magasins et maltraité lors des contrôles policiers.

Jodi Picoult traite donc de deux racismes dans ce livre : le racisme évident, identifiable et politique des groupuscules néonazis (qui sont permis aux États-Unis). Et le racisme « soft », ces mille petits riens qui font changer de trottoir quand un afro-américain arrive en face; qui font dire « regarde le petit garçon noir, comme il est mignon », alors que ce petit garçon est seul sur le trottoir d’en face, ou qu’on aurait pu dire « regarde le petit garçon en manteau rouge ». Mais l’habitude de désigner les personnes par la couleur de leur peau est si fortement ancrée, que cela sort par automatisme. Ce racisme léger, qui suppose que le citoyen afro-américain est soit un délinquant, soit essaye de faire oublier qu’il est noir en sortant de sa condition; cette discrimination larvée qui fait que l’on s’appesantira en félicitations gênantes devant un jeune afro-américain qui est admis dans une brillante université, comme s’il s’agissait presque d’une incongruité et qu’il avait miraculeusement échappé à son destin tout tracé de dealer. Des personnages secondaires explorent ces différents aspects de manière très éclairante : Adisa, la soeur contestataire; la procureure chargée de la mise en accusation, afro-américaine comme Ruth; et Edison, le fils de cette dernière, étudiant doué et sans histoires jusqu’à là.

Ce roman m’a refait penser au témoignage de Michelle Obama dans « Devenir » dont j’avais parlé l’an dernier. Elle y soulignait la difficulté que vivent les étudiants noirs, tant le présupposé à leur égard est lourdement chargé de suspicion et de mépris.

« Mille petits riens » vient également questionner nos propres préjugés, qui historiquement sont chez nous davantage tournés vers les français d’origine maghrébine. Il livre une illustration des mécanismes presque inconscients, légués par l’histoire, qui conduisent à ces sociétés où les communautés se côtoient sans se mélanger.

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Il faut absolument que tout le monde le sache ! je partage :

16 commentaires

  • 3 enfants en 3ans

    Hello,
    C’est un sujet très complexe et dont la vision dépend aussi de l’état américain dont sont issus les protagonistes. Dans un état sudiste la situation blanc/noir est très différente à celle d’un était nordiste.
    En apparence, le Sud est nettement plus raciste. Mais c’est en apparence car en réalité, le Nord n’a aucune leçon a donner au Sud à ce sujet… Ils sont nettement plus hypocrites.
    J’ai découvert il y a un ou deux ans dans des séries télés une pratique qui m’a beaucoup choquée. Vérification faite, elle est réelle : les parents d’ados noirs (états nordistes ou pas) apprennent à leurs enfants, particulièrement à leurs fils, à ne pas résister en cas d’arrestation (même musclée/injustifiée).
    Si un flic les appréhendent, il doivent mettre les bras en l’air le plus haut possible et répéter leur nom, leur âge (surtout s’ils sont mineurs) et demander leurs parents.
    Beaucoup vantent les USA… Ils y a de belles choses là bas… Il y en a des horribles aussi… comme partout en fait. Sauf qu’aux USA beaucoup de personnes sont armées

    • Petitsruisseauxgrandesrivières

      Les USA ne sont vraiment pas un pays qui m’attire, pour les raisons que tu cites. Il y a certes de très belles possibilités, mais aussi beaucoup de grandes injustices 🙁

    • 3 enfants en 3ans

      C’est un pays à l’échelle d’un continent. Il faut comparer à l’Europe, pas à la France (je pense que tu le sais).
      Pour la partie que je connais (le ‘Sud’), les états sont capables du meilleur comme du pire. Tout comme les gens. La façon de penser, de voir le monde et d’agir n’est pas la même que la notre. Il n’y a pas cette pression de l’Histoire, de la ‘culture’… Bref, c’est un monde totalement différent, qui à mon avis n’est ni meilleur ni pire que le notre

    • Petitsruisseauxgrandesrivières

      c’était mon premier roman d’elle, je vais regarder de plus près ses autres livres ! Bonne lecture

  • Maman Lempicka

    Merci pour cette belle analyse qui comme d’habitude, donne envie de franchir le pas! Je reviens sur ta dernière phrase, qui me donne envie de dire merci à l’école publique qui permet ce mélange, certes imparfaitement, mais qui le permet quand-même 😊

    • Petitsruisseauxgrandesrivières

      Heureusement que l’école est là pour permettre ce brassage ! l’école maternelle, en particulier 🙂

    • Petitsruisseauxgrandesrivières

      Bien sûr, cela ne m’avait pas échappé. Mais la blogueuse semble bonne joueuse et ne lui a pas cherché de noises. ^^
      sinon, vas-tu te décider à parler de l’écriture de ton roman sur ton blog à toi ?

  • Marcounet

    Une des beautés de mon métier, c’est qu’il n’existe qu’une seule règle et qu’elle s’applique à tous de la même manière : hommes, femmes, blancs, noirs, maghrébins…
    Je reste réaliste : ça, c’est la théorie. Je reste influencé par le nom de la personne, son aspect général et sa façon de parler si elle est présente, son écriture et son orthographe si c’est un courrier.
    Même avec mes collègues, je consacre davantage de temps à expliquer quelque chose à Farid qu’à Aline parce qu’au fond de moi, reste ancrée la certitude qu’Aline, fille d’un cadre français, comprend plus vite que Farid, fils d’ouvrier marocain.

    Bref, ça fait trente ans que je lutte pour me débarrasser de ma mauvaise éducation. Et il reste du boulot !

    Merci à toi d’avoir partager cette lecture avec les pauvres êtres imparfaits que nous sommes.

    • Petitsruisseauxgrandesrivières

      tu as tout à fait raison, ce sont des réflexes contre lesquels on doit vraiment lutter, c’est difficile de déconstruire cela. Cela vient de si loin, de tout un contexte familial, culturel, historique… Le tout est d’en être conscient.

Je suis sûre que tu as plein de choses à me dire :

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