vie personnelle

La crise de la quarantaine ne passera pas par moi

Crise de la quarantaine ? Vous rigolez ou quoi ? Est-ce que j’ai une tête à faire des crises, moi ? La crise de la quarantaine, c’est bien connu : c’est pour les connasses qui lisent Elle en se limant les ongles. Donc ce n’est pas pour moi.

Moi, je ne fais pas de crise : je m’interroge sur l’adéquation de ma vie avec mes aspirations intérieures, nuance.

Car oui, le temps passe. Il passe vite, trop vite, je viens de m’en rendre compte.

*****

-« Lélouménénettes ? Mama, lélouménénettes ? » me demande Lapin, ses gros yeux levés vers moi.

-« Tes lunettes ? Ici mon chéri, regarde » lui réponds-je, en mode semi-automatique.

Je sursaute sur ma chaise : mais mon bébé de tout juste 2 ans vient de prononcer une phrase  structurée et compréhensible par un être humain ! J’en glousse de fierté. Quel génie ! Il tient sûrement cela de sa mère. Bien sûr, je le savais : cet enfant a toujours eu un regard percutant, dès qu’il est né.

Et d’un seul coup, comme si les cieux s’étaient entrouverts, et que j’avais aperçu la totalité de l’univers et de ses trous noirs par derrière, une grande angoisse m’étreint : mon bébé commence à parler, ce n’est presque plus un bébé, et il va rentrer à l’école en septembre.

Les boules.

gif cry

Cela veut dire que je deviens vieille, d’un seul coup.

Je ne serai plus mère d’un bébé, mais mère d’enfants scolarisés. Pré-ménopausée, quoi. Presque le club senior. Pas loin de l’EHPAD. Un pied dans la tombe.

D’ailleurs l’autre jour, Chaton me l’a dit : « Maman, toi, bientôt, tu seras mamie ! » en hochant la tête avec un petit sourire espiègle, agitant un index polisson sous mon nez.

Quoi ? QUOI ? Poupette ! Poupette ! POUPETTE ! Viens làààààààààà ! Ton frère vient de me dire que… ? Ouf, non, plate comme une anguille. Oui, cela m’étonnait quelque peu, quand même. Non, rien. Allez, file. Retourne travailler. Oui, je ferme la porte de ta chambre à clé depuis l’extérieur. Parce que, tais-toi.

Bon mon chéri, je vais bientôt être mamie, que veux-tu dire par là ? Oui, toi, un jour, tu seras un homme, avec de la barbe qui pique comme Papa, tu tomberas amoureux d’une femme presque aussi merveilleuse que Maman, tu fonderas une famille, et tu auras à ton tour des enfants, c’est cela que tu veux dire ? Mais il n’y a pas le feu au lac, OK ?

Je crois surtout que tu ne maîtrises pas très bien la temporalité, mon petit bonhomme, parce que ça, ce n’est pas « bientôt ». Tu finiras ton adolescence à 35 ans, comme tous les mecs, autant dire que j’ai le temps de faire le tour du monde à pieds, et plusieurs fois encore, avant d’être grand-mère.

Tiens, va réviser les adverbes de temps, sale gosse. Ça te fera les pieds. Bientôt, demain, dans longtemps, peut-être, beaucoup plus tard, un jour, le siècle prochain, jamais.

Et toi Lapin, renfourne ta tototte dans la bouche. Là, voilà. Parle pour voir ? Parfait, je ne comprends rien. En attendant que tu saches parler, viens me faire un câlin, mon tout petit.

*****

Où en étais-je ? Oui, la crise  de la quarantaine.

Franchement, il ne faut avoir que cela à foutre. Je ne crois pas que le fait de m’être fébrilement mise à m’occuper de ma peau, et ma tendance à reluquer les sérums antirides coûtant le prix d’un demi-postérieur, fassent de moi une adepte de la crise de la quarantaine, non ?

Ni le fait que j’ai les 2 mêmes jeans slim que ma fille de 13 ans, non ?

Ni le fait que j’essaye d’aller nager avec des palmes à peu près régulièrement, pour entretenir le postérieur sus-nommé, non ?

Ni le fait que je compte le nombre de fois où l’on s’adresse à moi en me disant Mademoiselle, non ?

Ni non plus le fait que je scrute le visage de mes copines / collègues pour voir si elles n’auraient pas un peu plus de rides que moi, non ?

Ni que je me pose plein de questions sur la vie, la mort, mon avenir, incluant :

Dois-je changer de coupe de cheveux ?

Est-ce raisonnable de porter des minijupes passé 2 x 20 ans ?

Si je me vernis les ongles d’une autre couleur que le rouge, ne serait-ce pas interprété comme une crise d’ado tardive et regrettable ?

Puis-je envisager de faire un balayage, voire même carrément une coloration afin de dissimuler les quelques fils d’argent qui se frayent un chemin au grand jour dans ma chevelure ? Hé oui, je ne suis pas blonde. Les affronts capillaires du temps ne sont point escamotables, chez moi.

Pourquoi ne pas faire un doctorat de théologie ? C’est sympa, la théologie. Par exemple, une thèse sur Saint Grégoire de Nazianze, sur l’apport des anachorètes  dans la spiritualité bénédictine, sur Jutta von Sponheim qui était la meilleure copine de Hildegarde de Bingen (sacrée meuf, d’ailleurs) ?

S’inscrire à la fac pour refaire un doctorat a-t-il un effet vivifiant, non seulement par la stimulation intellectuelle, mais aussi par la fréquentation de jeunes étudiants ?

Le botox est-il vraiment réservé aux écervelées qui misent tout sur leur physique, ou est-il envisageable pour les mères de familles ? Après tout, ce n’est jamais qu’une toxine bactérienne, donc un produit bio.

Ou alors, dois-je quitter mon boulot pour ouvrir un salon de thé littéraire et pâtissier ? Je me vois bien, lovée dans un confortable canapé en velours gris, réchauffée par un plaid en alpaga blanc, une tasse de porcelaine translucide pleine de Lapsang Sou-Chong fumant à mes côtés (l’Earl Grey, c’est bien trop commun), accompagnée d’un gâteau délicatement parfumé et d’une solide louchée de chantilly, quand même, accueillant mes clients -enfin le terme de clients est un peu vulgaire; préférons celui d’invités- pour leur conseiller de petits romans confidentiels, loin des Musso, Lévy et autres Gavalda. Le tout au milieu d’agneaux et de poulettes enrubannées, façon Hameau de la Reine, ce qui comblerait mes appétits de néoruralité.

Non, rien de bien grave là-dedans. C’est juste le signe que mon cerveau tourne et réagit.

Bon certes, il tourne beaucoup.

Le poème un peu niaiseux et bien connu de Ronsard,

« Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ! ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté. »

qui, l’année du bac français, me faisait l’effet d’une ritournelle un peu rasoir sortie de la tête d’un vieux barbon libidineux, me semble maintenant aussi flippant que la lecture d’un roman de Stephen King, dans une vieille baraque lugubre au fond de bois noirs peuplés de loups, une nuit sans lune.

Ô insolente jeunesse ! Tempus fugit, velut umbra.

Puisque telle l’eau d’une rivière entre mes doigts, ma jeunesse inexorablement s’enfuit, je m’en vais cueillir celle de mes enfants, et respirer dans leur petit cou le parfum de l’enfance. Si l’on a des enfants, c’est bien aussi pour survivre, non ? Ils seront ma jeunesse éternelle.

 Et puis je vais aussi prendre rendez-vous chez le coiffeur.

16 commentaires

Je suis sûre que tu as plein de choses à me dire :

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