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Celle qui emmenait ses géraniums en vacances

Cette nuit, son cœur a cessé de battre.

Elle arrivait sur le rond-point dans son Renault Express blanc muni de petits rideaux aux fenêtres, klaxonnait et se garait. Puis elle ouvrait sa voiture et entreprenait de sortir toutes ses plantes –raison pour laquelle elle avait acheté cette voiture, afin de les emmener en vacances avec elle. Une profusion de géraniums, d’épiphylles, et je crois bien, quelques hibiscus. Les plantes prenaient un petit rafraîchissement dans le jardin, le long de la haie.

Ensuite, elle s’installait dans un fauteuil en toile, passait une main au-dessus de son oreille pour remettre en place une mèche de cheveux et refixait une épingle à son chignon en nous regardant avec un sourire, ce sourire un peu en coin, un peu ironique : le sourire de Tante Mo, qui ressemblait à celui de son frère, Papa. Un sourire pudique de personne qui n’osait pas trop montrer son affection, mais on comprenait bien ce qu’il voulait dire quand même, ce sourire.

Ce cérémonial de la transhumance végétale se reproduisait chaque été, en juillet dans un sens, puis en août dans l’autre sens. Durant son bref passage, elle nous racontait de sa grosse voix des nouvelles de Dijon, sa ville qu’elle quittait, des nouvelles de Burgaronne où elle se rendait. Des nouvelles des cousins un peu éloignés, des amis un peu oubliés, tous ces liens qui reprenaient de la vigueur avec l’arrivée du Renault Express, sur le rond-point.

Parfois, elle repartait avec l’un ou plusieurs d’entre nous, dans la voiture avec les plantes. Elle avait des chewing-gums au café dans sa boîte à gants : cela faisait partie des privilèges de ces vacances. On traversait le sud-ouest, on arrivait à Bergerac, et en fin d’après-midi, on arrivait enfin à la Terre Promise : Burgaronne, le lieu de villégiature estivale de nos arrière grands-parents, de nos grands-parents, puis de Tante Mo, de son frère Michel et d’Anne, son épouse.

On franchissait le grand portail vert, et c’était parti pour deux semaines de vacances, dans cette maison qui nous paraissait immense, avec des étages et des escaliers qui craquent, des salons qui ouvraient sur d’autres salons, une cuisine et une arrière-cuisine, et un pré à perte de vue, et les Pyrénées au loin.

Durant ces vacances, Tante Mo en dehors de quelques instructions parentales, nous laissait libres comme l’air de vaquer à nos occupations, de courir dans les prés, de faire du vélo ou d’aller rendre visite à Tonton et Tantine, les métayers, et de caresser leurs animaux. Un petit veau espiègle m’avait un jour coursée dans l’étable. Nous donnions à manger aux poules, et faisions un brin de causette. Farine et Utile, la grande chienne blanche et la petite chienne noire, nous escortaient, dans un sens, puis dans l’autre.

Tante Mo était trop forte au scrabble et nous apprenait tous les mots avec les X, les Y et les W qui rapportent plein de points en 2 ou 3 lettres seulement. Elle se débrouillait souvent pour caser un scrabble sur un mot compte triple. Elle gagnait toujours, évidemment.

Elle connaissait aussi tous les chants d’oiseaux. Elle me disait « tu entends ? trilili, trilili… c’est une mésange bleue » ou charbonnière, ou noire, car moi, je n’ai jamais réussi à faire la différence.

Bientôt c’est là, dans le petit cimetière juste de l’autre côté de la rue, sous la dalle de pierre blanche, qu’elle reposera. Tante Mo, aînée de 5 garçons, née en 1929. Une petite fille aux yeux ronds, l’air un peu farouche, qui voulait être médecin. Elle qui était un peu bourrue, un peu raide, fille de parents qui n’avaient pas pour habitude de manifester leur affection. Elle qui était restée célibataire, contre son gré au début, puis qui s’en était très bien accommodée, finalement. Tante Mo qui est partie retrouver trois de ses « jeunes » frères qui l’ont précédée là-haut.

J’aimerais être une souris en paradis pour savoir ce que ces quatre-là, délivrés de leur pudeur à se montrer leur tendresse, vont bien pouvoir se dire.

 

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Je suis sûre que tu as plein de choses à me dire :

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